L’immigration et les communautés francophones en situation minoritaire (CFSM): l’ultime défi pour la cohésion sociale ?
Auteurs (es):
Leyla Sall, Nathalie Piquemal, Faiçal Zellama, Luisa Veronis et Suzanne Huot
Organisations:
Université de Moncton, Université du Manitoba, Université de Saint-Boniface, Université d’Ottawa, Université de la Colombie-Britannique
Date : 2022
Résumé
L’immigration francophone est devenue une panacée pour les francophonies minoritaires canadiennes. Si la justification de l’accueil de nouveaux arrivants s’appuie sur des arguments démographiques et économiques, la question de la cohésion sociale émerge. Les francophonies minoritaires, qui ne peuvent pas transposer des modèles de cohésion sociale universalistes ou différentialistes élaborés par des États-nations souverains, sont obligées d’inventer un modèle de cohésion qui passe nécessairement par les idées des immigrants et de leurs hôtes. Nous leur avons donné la parole dans le cadre de groupes de discussion : ils ont répertorié des obstacles à la cohésion sociale, mais aussi des facilitateurs de la désethnicisation des francophonies minoritaires. Les propos de nos participants semblent mettre en évidence le fait suivant : faire société de manière inclusive serait possible dans certaines conditions.
Mots clé
Immigration francophone, francophonies minoritaires canadiennes, cohésion sociale, modèles de cohésion social, obstacles
Les Faits saillants
Où puiser des modèles de cohésion sociale ?
La question de la cohésion sociale dans les francophonies minoritaires canadiennes n’est pas nouvelle (Martel, 1997 ; Thériault, 1999). Elle est une équation congénitale et resurgit à chaque étape de leur évolution. Les difficultés que les communautés francophones rencontrent pour assurer leur cohésion sociale sont avant tout d’ordre géographique, politique et identitaire.
Approche méthodologique
Selon une méthodologie qualitative constructiviste, les données ont été recueillies par le biais de neuf groupes de discussion (2 dans le Grand Vancouver, 3 à Winnipeg, 2 à Ottawa et 2 à Moncton) réunissant des membres de la communauté francophone de chaque région. Pour être inclus dans l’étude, les participants devaient : 1) être âgés de 18 ans ou plus, 2) être nés au Canada ou avoir déménagé au Canada d’un autre pays et résider au Canada depuis au moins trois ans ; et 3) pouvoir participer à un groupe de discussion en français.
- 1 Obstacles à la cohésion communautaire dans les CFSM
Desserrer l’étau
Les francophonies minoritaires ont pu préserver leur spécificité en créant des espaces homogènes (l’église, l’école, les activités culturelles) et en luttant contre les forces anglicisantes. Cette lutte contre l’assimilation et pour la préservation de leur culture et de la langue française engendre nécessairement l’existence de frontières ethniques plus ou moins étanches (Garneau, 2010 ; Fourot, 2016). Certaines communautés francophones au caractère rural affirmé ont toujours gardé une attitude de repli qui est une constante dans leur mode de vie (Gallant, 2010).
Une « tranche napolitaine »
Les francophonies minoritaires ont pu préserver leur spécificité en créant des espaces homogènes (l’église, l’école, les activités culturelles) et en luttant contre les forces anglicisantes. Cette lutte contre l’assimilation et pour la préservation de leur culture et de la langue française engendre nécessairement l’existence de frontières ethniques plus ou moins étanches (Garneau, 2010 ; Fourot, 2016). Certaines communautés francophones au caractère rural affirmé ont toujours gardé une attitude de repli qui est une constante dans leur mode de vie (Gallant, 2010).
Bilinguisme asymétrique
En milieu minoritaire francophone canadien, il existe souvent plus de services et de possibilités d’emploi en anglais, d’où l’attrait des immigrants pour l’anglophonie au détriment de la cohésion sociale dans leur communauté d’accueil minoritaire (Mianda, 2018). Les immigrants d’expression française le savent et le disent : C’est un atout de pouvoir parler en français et en anglais, mais si moi j’étais complètement francophone, je serais vraiment désavantagée […]
Exclusion du marché du travail francophone et attrait pour l’anglophonie
Si la perception du déficit de services et de possibilités d’emploi en français est si ancrée chez les immigrants, c’est que ces derniers semblent être victimes de discriminations dans les secteurs du marché du travail contrôlés par la francophonie locale, soit l’éducation et la santé. Les immigrants sont mis de côté. Dans les écoles [francophones], malgré la présence massive de nos enfants, nos professionnels enseignants ne sont pas pris[…].
- 2 Facilitateurs de la cohésion sociale
Espaces facilitant la cohésion sociale
Malgré les obstacles, il existe des espaces de convergence et des lieux de sociabilité qui pourraient constituer des points d’appui à la cohésion sociale : églises, écoles, centres communautaires, etc. Une immigrante de Moncton qui déclare vivre en marge de la francophonie locale parle, de manière enchantée, de la mixité favorisée par la fréquentation d’un même lieu de culte : Nous avons […] un endroit où nous avons des interactions autant avec des immigrants qu’avec des Acadiens.
Initiatives et politiques facilitant la cohésion sociale
Quant aux immigrants du Grand Moncton, ils louent les efforts déployés par la Municipalité de Dieppe (la plus grande municipalité francophone) afin de favoriser la cohésion sociale dans le cadre de la diversité ethnoculturelle.
- 3 « Désethnicisation » et élargissement de la francophonie
Céder de la place
Pour certains immigrants, la désethnicisation et l’élargissement de la francophonie passent par une meilleure représentation des nouveaux arrivants au sein des organismes francophones ainsi qu’un meilleur accès à des ressources destinées à faciliter leur intégration.
Aller au-delà de la judiciarisation
Pour un Acadien militant de la diversité ethnoculturelle au sein de la francophonie locale, la cohésion sociale passe par un dépassement de la judiciarisation21 de la question linguistique et la mise en place d’un projet de société plus inclusif.
Travailler auprès des jeunes
Pour certains immigrants et certains membres des communautés d’accueil, la cohésion communautaire au sein des CFSM requiert un travail de sensibilisation des jeunes issus de l’immigration à l’importance et à l’utilité de parler et de vivre en français dans un Canada bilingue.
Conclusion :
Au-delà de déterminants individuels, sociaux et contextuels, la question de la cohésion sociale interpelle les politiques publiques en général et la politique d’immigration en particulier, dans le sens où celles-ci devraient constituer l’aboutissement de tout un processus d’intégration des immigrants dans toute leur diversité au sein de la communauté d’accueil.
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